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Classiques et Moi
Le 22 juin 2018

Les Classiques : Aragon et moi

Rebelle et engagé, armé de mots, c'est Aragon. Littéraire et historien, tendre et exigent, c'est Nadav. La réflexion et l'action sont au coeur de leur passion tourmentée.
“Vice : plaisir que l'on n’a pas goûté.”“Vice : plaisir que l'on n’a pas goûté.”

Aragon le Rebelle ou l'engagement littéraire

Ce n’est pas d’hier que j’admire l’œuvre d’Aragon qui nous donne à voir à travers ses romans « Le Monde Réel » de la France au XXe siècle, comme Dos Passos des U.S.A. et Döblin dans Karl et Rosa une Allemagne dans les années 1930, lors de la montée d’Hitler au pouvoir. Ces romans qui s’inscrivaient dans la lignée d’une tradition « d’engagement littéraire », à laquelle s’abreuvait mon enthousiasme devant les histoires qu’ils racontent et de l’image de notre réalité qu’ils nous décrivent. Si Aragon fait d’année après années l’expérience de la débâcle généralisée de son pays et de la trahison effective de ses fondements les plus élémentaires, Dos Passos établit pour le sien le constat d’une défaite morale et d’une trahison de ses principes fondamentaux, quand Döblin a déjà vu en 1920 l’Allemagne démocratique disparaître purement et simplement. Inspiré par leur exemple j’ai essayé pour ma part avec un infini moins de talent et de génie, de raconter les batailles des « Rebelles du XXe siècle » contre les usurpateurs de la démocratie et la montée du fascisme.

Ne sommes-nous pas avec les romans de ces écrivains en pleine actualité en Europe, au Moyen-Orient et même aux États-Unis ?  La question que se pose Aragon dans « Le Monde réel », Dos Passos dans U.S.A. Döblin dans Karl et Rosa, la question plus ou moins désespérée : comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce qui explique que la nation française, allemande, états-unienne se trouve à nouveau au bord du gouffre ? … « Comment écrire et agir ? ».

« Comment écrire et agir ? »

 C’est en remontant au plus récent abîme, celui de la Première Guerre mondiale, que les romanciers tentent d’élaborer une réponse, dans l’espoir, peut-être, d’enrayer l’engrenage disséqué par eux dans leurs romans. 

Un jour que je feuilletais La Semaine Sainte dans une librairie de mon quartier, l’Edition Gallimard, 1958 « Folio ». J’avais soudain l’impression que ce roman était la conséquence de la logique, de la fidélité, de tous les romans d’Aragon, et surtout, pour moi, cette relation à la réalité et à l’amour, une relation au monde qui me passionnait.  Puis, je suis tombé sur cette phrase du chapitre treize de La Semaine Sainte, intitulé « Les graines de l’avenir », page 600 :

« Les hommes et les femmes ne sont point que les porteurs de leur passé, les héritiers d’un monde, les responsables d’une série d’actes, ils sont aussi les graines de l’avenir. Le romancier n’est pas qu’un juge qui leur demande compte de ce qui fut, il est aussi l’un d’eux, un être avide de savoir ce qui sera, qui questionne passionnément ces destins individuels en quête d’une grande réponse lointaine. ».

Saisir l’Histoire comme possibilité, et non comme nécessité ou fatalité

Aragon définit ainsi le regard qu’il porte dans ce roman sur l’Histoire et ses acteurs : un regard soucieux de saisir l’Histoire comme possibilité, et non comme nécessité ou fatalité ; de saisir le mouvement de l’Histoire comme articulation de l’individuel, et du collectif, et non s’en prendre qu’à l’action des individus. Ce livre comme celui de Dos Passos a longuement inspiré mon écriture des « Rebelles du XXe siècle » lorsque j’ai commencé à l’écrire.

Articuler mes personnages, Sioma, Tsipora, Gédéon, Nadjati au collectif russe à Odessa, Juifs et Arabes en Palestine, républicains espagnols à Madrid, résistants à Paris et essayer de raconter ce qui se passe et se questionner : jusqu’à quand ?

Puis, j’admirais cette façon d’Aragon d’éduquer dans La Semaine Sainte le regard du lecteur à « la relativité historique ». C’est sans doute de ce regard à hauteur d’homme que découle pour une bonne part l’emprise de ce roman sur ses lecteurs. Je me retrouvais aussi dans les interventions d’Aragon dans son écriture romanesque, comme acteur écrivain présent de l’Histoire, qui cherche dans le passé les prémices de son propre temps.  

Je me suis dit, pourquoi ne pas, également intervenir dans le récit épique de Sioma en écoutant le récit de ses aventures, ses échanges de lettres d’amour avec sa femme Tsipora délaissée pour aller tel Ulysse, combattre les monstres fascistes en Espagne, mais j’ai vite compris qu’en brisant la chronologie, en mêlant mon récit de plusieurs narrateurs, de mes idées et de mes souvenirs personnels en réaction au récit de Sima au moment où je l’écoutais, j’allais décourager et perdre le lecteur en route. Il me fallait me rendre à l’évidence, je n’avais ni le talent, ni le génie d’un Aragon, ni celui d’un Dos Passos qui, tous deux, avaient l’art de tout briser pour laisser le lecteur reconstruire leur œuvre.

Privilégier la pluralité et la multiplicité des points de vue.

Le moment historique qu’Aragon met en scène dans son roman est la semaine du 19 au 26 mars 1815, où Napoléon revint de l’île d’Elbe, poussant Louis XVIII et les princes à un nouvel exil. Pour la grande majorité des personnages du roman, dont certains avaient déjà renié Napoléon l’année précédente, la question se pose à nouveau de savoir, à qui demeurer fidèle ? Rendre compte d’une telle situation dans toute sa complexité exige de renoncer, pour le romancier, à prendre parti, et de privilégier la pluralité et la multiplicité des points de vue. Aragon s’y emploie par exemple au chapitre deux, justement intitulé « Quatre vues de Paris ». Il nous y montre Paris envahi de militaires appelés à défendre le roi, ballottés, d’ordres en contre-ordres, cherchant à démêler le vrai du faux dans les nouvelles qui leur parviennent. Nous suivons plus particulièrement et successivement les pensées de quatre de ces militaires officiers supérieurs de Napoléon passés au roi, d’une famille fidèle aux Bourbons. Au-delà des trahisons, des mensonges et des intérêts de certains et non des moindres qui jouent sur les « deux tableaux » de Napoléon et de Louis XVIII.

Nous sommes en pleine actualité où nous voyons les ralliements de « gauche » et de « droite » à l’étoile montante qui elle aussi jouait pour se faire élire Roi sur les trois tableaux : la gauche, le centre et la droite.  C’est en renvoyant chacun des personnages à sa propre histoire que se révèle la complexité de la situation. Au chapitre treize, Aragon s’arrête sur le cas de Berthier, ancien maréchal de l’Empire, fait prince de Wagram par Napoléon, passé au roi Louis XVII après l’abdication de l’Empereur, et accompagnant Louis XVIII dans sa fuite. Aragon écrit à son propos :

« Mais l’injuste, c’est de regarder un homme d’alors, ou avec les yeux d’alors, ou avec les yeux d’aujourd’hui, les yeux d’une autre morale. Il faudrait ne le voir pas seulement comme le voyait ses compagnons de l’armée, un Rochechouart ou un Exelmans, mais comme il se voyait lui-même. Et ne le juger, pas seulement dans ces huit jours où nous le rencontrons, même à la lumière de son passé, mais dans l’image de son bref avenir. » (p.592-p593)

Par une longue anticipation, Aragon mène son lecteur jusqu’à la mort de Berthier : son suicide à Bamberg, en Allemagne, la principauté de son épouse, par désespoir de savoir la France aux mains de puissances étrangères. C’est ainsi au lieu de nous raconter le passé de ses héros pour mieux nous faire comprendre leur présent, Aragon nous dévoile leur avenir.

Le présent n’est plus l’aboutissement nécessaire et mécanique du passé. Le présent n’est qu’un intermède, un moment, jamais figé et qui ne peut être jugé que lorsqu’il a pris sa place dans l’ensemble du temps achevé. Le cas « Berthier » relève bien du renversement de perspective.  Mais Aragon ne s’en tient pas là. Il récuse et le point de vue des contemporains de son personnage, et le jugement des historiens, ou, du moins, les tient pour insuffisants. Surtout, il invite le lecteur à prendre le point de vue de Berthier, et par conséquent à suspendre son jugement. Aragon semble suggérer que chaque lecture décide de l’avenir historique de son personnage.

Chaque lecture décide de l’avenir historique de son personnage

C’est là la force de son art que j’invite tous les écrivains de MBS de s’en inspirer.

 Dans ce roman de la confusion et de la répétition apparemment stérile de l’Histoire, c’est le personnage de Théodore Géricault, le peintre, soucieux seulement de son art et de son cheval, qui fera la rencontre du troisième terme de la situation, celui qui brisera le face-à-face stérile de l’Empire et de la Monarchie : le peuple, la France. Les prémices de cette rencontre ont lieu au chapitre sept. Théodore déambule au matin dans Beauvais : « Il erra par des rues sombres, tournant au hasard, et tomba sur un quartier dont la misère le saisit. » Ces rues, Aragon les appelle quelques lignes plus basses, "les rues pauvres ».

C’est la première rencontre de Théodore avec ceux qu’Aragon appelle « les autres », avec « l’autre » social. La seconde rencontre, la rencontre capitale, a lieu au chapitre dix. La scène de cette rencontre peut être lue, comme emblématique de la façon dont Aragon conçoit, dans son roman, le travail de l’Histoire : un travail obscur, souterrain, fruit du choc contradictoire des volontés individuelles. Au chapitre dix : « La nuit des arbrisseaux », Théodore, accompagnant avec sa compagnie de mousquetaires la fuite du roi, fait halte à Poix. Il logera pour la nuit chez le forgeron Müller, qui doit remettre un fer à son cheval. Deux voyageurs lui tiendront compagnie — l’un d’eux semble entretenir quelque liaison avec la jeune et belle épouse du forgeron. La nuit, l’apprenti de Müller, jaloux, espionne les deux voyageurs et conduit Théodore jusqu’à un cimetière où celui-ci les retrouve assistant à une réunion secrète de républicains. « Pour la première fois, Théodore se trouve devant autre chose que lui-même. […] Ce sont les autres. Voilà qu’il a pour la première fois vu les autres : et c’est là le déchirement, la douleur physique, les autres… Tous marqués par la vie, par des vies diverses, tisseurs, serruriers, maçons, journaliers, ouvriers, esclaves cherchant l'issue naturelle, le pas suivant, la conclusion logique de leur sujétion, de leurs lassitudes, de leurs malheurs »

Et pourtant Théodore ne comprend pas un mot sur trois de ce que ces gens disent, et pourtant il n'éprouve guère que son inutilité devant eux : que devrait-il faire pour les aider ? que peut-il pour eux ? Comment même lierait-il sa force, son souffle, son âme à leur fièvre ? Ce sont les autres. Voilà qu'il a pour la première fois, vu les autres : » et c'est là le déchirement, la douleur physique, les autres...  Cette société, dont il faisait partie, au lycée, à l'atelier, parmi les mousquetaires, il n'y avait entre les gens que des différences d'uniforme, d'habit, de coiffure. Ici la différence des hommes, en tant qu'hommes, qu'êtres de chair et de sang, et la ressemblance entre eux de ces hommes tiennent à des données que jusqu'ici Théodore n'a jamais envisagées, des données tragiques. C'est cela... il vient d'entrer dans le monde de la tragédie. »

« Déposer, même dans le décor du passé, les problèmes de l’avenir »

Aragon dans La Semaine Sainte affirme sans ambages que ce qui lui a toujours importé dans la pratique romanesque de retour en arrière, c’est « la vue en avant », c’est « déposer, même dans le décor du passé, les problèmes de l’avenir ». Même quand il a recourt au passé, c’est au présent et dans l’avenir que se conjugue le roman qu’il se veut « engagé. » 

C’est ainsi qu’il s’inscrit dans la lignée de Pascal, Voltaire, Balzac, Zola, Flaubert, Hugo, Péguy, Benda, Camus, Malraux, Sartre,… dans « cette littérature de combat, soucieuse de prendre part aux controverses politiques, sociales et religieuses »[1]. Oui, l’art agit et il a des tâches à accomplir.

Aragon : une poésie conçue comme une arme

Puis, il y a Aragon inventeur pendant la Deuxième Guerre mondiale d’une poésie conçue comme une arme. Dans Le Crève-cœur, Les Yeux d’Elsa, Le Musée Grévin ou La Diane française, le lyrisme d’Aragon, loin de se réserver à la parole privée ou intime, s’enracine dans la circonstance historique et prend au cours de la période une coloration héroïque de plus en plus marquée dans la Resistance, dans la rébellion contre l’occupation allemande nazie. 

 

                        [1] Benoît Denis, Littérature et engagement Édition du Seuil, 2000 p. 10

Nadav

Auriez-vous, @Nadav, les yeux de Chimène pour Louis Aragon ?
En vous répondant, je ne cherche pas à engager une polémique avec vous – loin de là – ; juste à endosser ces habits de "persifleur érudit" qui commencent à m’aller comme un costume sur mesure confectionné par un tailleur de Savile Row.
Vous n’avez en rien "raté" votre « Aragon et moi » ; vous lui avez donné votre éclairage qui n’est pas obligatoirement le mien… Vous souhaitiez un débat sur ce thème ; je ne vais qu’apporter quelques éléments de réflexion ; partageons-les, s’il vous plaît.

Mon propos n’est pas d’ôter quoi que ce soit à la dimension poétique d’Aragon. Celle-ci existe et perdurera aussi longtemps que les hommes auront une âme pour aimer ou crier leurs révoltes et leurs combats.
Que le "Grand Public" ne connaisse cette partie de son œuvre qu’au travers de la voix chaude de Jean Ferrat peut être considéré comme un bien plutôt qu’un mal et, quand certains fredonnent l’adaptation de « heureux celui qui meurt d’aimer » –ou autres écrits inspirés par sa muse Elsa Triolet – , leur mémoire n’est pas loin de caresser l’ombre de Lorca dans « Un jour, un jour » ou celle de Desnos dans la déchirante « Complainte de Robert le Diable » ; celles encore d’Antonio Machado, Christopher Marlowe… Dieu, que d’hommages aux poètes disparus ; mais cela seuls le savent ceux qui se turent… Qu’importe pourvu que l’oiseau demeure sur la plus haute branche, à mon sens, celle de la liberté !
Je regrette qu’un texte aussi fort que « La rose et le réséda » soit si peu connu… Après tout ces strophes n’étaient dues qu’aux "circonstances" : celles du moment où le PCF cherchait à "tendre la main" aux résistants catholiques.
Dans cette "poésie résistante et combattante", il est impossible de ne pas citer « L’affiche rouge » ; Léo Ferré, et Leny Escudero prêtèrent leurs voix chargées de drame à ces strophes qui contiennent, au détour d’un vers, une message d’espoir et de réconciliation des peuples : Aragon faisant dire à l’un des ces condamnés pour "terrorisme" « Bonheur à tous, bonheur à ceux qui vont survivre, je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand »
La poésie d’Aragon entre aussi parfois de plein pied dans le premier conflit mondial – il y fut d’ailleurs décoré de la Croix de Guerre –, avec son pathétique et sa tragédie, comme au travers du « la guerre et ce qui s’ensuivit », tiré de « Le Roman inachevé » et dont un extrait – « Tu n’en reviendras pas » – a été repris par Léo Ferré et d’autres. D’autres champs encore furent explorés : toujours aux pages de « Le Roman inachevé », l’occupation française de la Rhénanie est évoquée dans les vers emplis du spleen des bordels et des filles à soldats de « Bierstube Magie allemande »
Il en est tant, de ces champs, qu’une énumération exhaustive finirait par devenir lassante…
Seulement, est-ce encore de la poésie que d’écrire et de publier en 1931 « Front Rouge » ? Certes, il eut un repentir bien tardif dans les années 70 en disant « ce poème que je déteste » ; mais, sur le moment, la violence outrancière de ses propos lui valut une inculpation pour appel au meurtre… André Breton le défendit à cette occasion, par solidarité contre la justice bourgeoise, tout en soulignant qu’il considérait ce texte comme "poétiquement régressif".
Les strophes du recueil de 1934 « Hourra l’Oural » sont-elles toujours de la poésie ? Les 25 textes qui constituent ce "carnet de voyage" versifié étant à la fois d'une naïveté désarmante dans la forme et écrits avec une volonté de propagande édifiante...
Être un poète engagé, militant, rebelle, armé de mots, peut être une chose plus qu’honorable ; tomber dans le sectarisme et l’inféodation à une idéologie totalitaire au travers de l'écriture constitue une dangereuse perversion du premier état !

L’œuvre romanesque de Louis Aragon est – comme celui qui lui a donné naissance – complexe et protéiforme... Rassurez-vous, je n'ai pas la prétention d'en connaître la totalité !
Étudiant, j'eus à commenter des extraits de « Anicet ou le panorama, roman ». Ce labeur universitaire m'a ennuyé au plus haut point. Curieux, j'ai – bien des années plus tard – lu la totalité de ce livre, sans y trouver le moindre plaisir. Une interrogation venait me tarauder : l'auteur était-il réellement entré dans le surréalisme ou ne faisait-il qu'en appliquer les principes "de façade" en écriture alors que son esprit était dors et déjà attaché au "matérialisme" marxiste en littérature dont il commençait à découvrir les mécanismes au début des années 20 ?
« Aurélien », tiré de la série « Le monde réel », appartient à une toute autre veine. On y voit le personnage principal – largement inspiré par celui qui était alors de ses amis : Pierre Drieu la Rochelle – évoluer dans le monde irréel et artificiel du Paris mondain des années 20 ; un microcosme bien connu de l'auteur. Le héros éponyme est à la recherche d'une sorte d'idéal amoureux ; poursuite qui s’avère être en même temps une fuite ; une grande part des ambiguïtés d'Aragon se retrouve dans ce protagoniste de fiction. Curieusement, ce roman rédigé pendant les années de le seconde guerre mondiale et paru en 1944 jette un regard plutôt nostalgique et presque bienveillant sur les "années folles" ; on peut dire qu'il s'agit d'un roman d'amour renouant avec des personnages rencontrés à l 'époque du surréalisme et où la critique sociale n'est qu'un mince filigrane.
Je n'ai fait que survoler – et il y a de nombreuses années – « La Semaine Sainte », juste assez pour en avoir un souvenir assez précis. La phrase, tirée de ce roman, que vous mettez en exergue – « Les hommes et les femmes ne sont point que les porteurs de leur passé, les héritiers d’un monde, les responsables d’une série d’actes, ils sont aussi les graines de l’avenir. Le romancier n’est pas qu’un juge qui leur demande compte de ce qui fut, il est aussi l’un d’eux, un être avide de savoir ce qui sera, qui questionne passionnément ces destins individuels en quête d’une grande réponse lointaine. » – sur le rôle de l'écrivain me semble effectivement pouvoir s'appliquer à Aragon... Même s'il n'en a pas respecté tous les tenants et les aboutissants du point de vue de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelles. En effet, ne sortait-il pas de ce cadre lorsqu'en 1935 il vanta les mérites du système concentrationnaire soviétique ; voyant dans le goulag un instrument de rééducation de l'homme par l'homme... Était-ce se projeter vers les problèmes de l'avenir dans le décor du passé ?

Bien sûr, il sut se dédouaner en temps et en heure. Faisant l'éloge funèbre de André Breton en 1966 ; ouvrant les colonnes de la revue qu'il dirigeait, « Les lettres françaises », à des opposants notoires au régime soviétique comme Milan Kundera ou Alexandre Soljénitsyne ; se réfugiant dans une sorte de dandysme tape à l’œil et désespéré après la mort d'Elsa Triolet... Á sa mort en 1982, il était toujours membre du Comité Central du PCF.
Comment conclure cet "éclairage autre" sur Louis Aragon ? Peut-être en reprenant et en mêlant certains de ses propres mots : « La souffrance engendre les songes / Comme une ruche ses abeilles / L'homme crie où son fer le ronge / Et sa plaie engendre un soleil / Plus beau que les anciens mensonges / Je ne sais ce qui me possède / Et me pousse à dire à voix haute / Ni pour la pitié ni pour l'aide / Ni comme on avouerait ses fautes / Ce quoi m'habite et qui m'obsède …/... C'est un rêve modeste et fou / Il aurait mieux valu le taire / Vous me mettrez avec en terre / Comme une étoile au fond d'un trou. »
Cordialement.
Philippe.

Publié le 16 Juillet 2018

Je vais vous répondre longuement, @Nadav.
Excusez ce retard... Votre article mérite une réflexion qui ne pouvait être rédigée en quelques jours.
Cordialement.
Philippe.

Publié le 08 Juillet 2018

@Nadav, mais non vous n'avez rien raté du tout :) ! Je m'en veux de vous avoir donné cette impression. Mon commentaire ne répond pas à votre tribune, mais au vôtre, lorsque vous exprimez l'espoir "un peu naïf" d'une réaction, d'un débat... Pour ce qui est de l'évocation de l'issue plus ou moins heureuse de certains conflits, elle ne suppose pas l'occultation des millions de morts qu'ils ont causés, évidemment. Aucun conflit ne génère du bonheur, mais le voir se terminer dans le triomphe de ce pour quoi l'on s'est battu, si, même s'il est furtif. Quant à notre monde contemporain, le sujet est vaste. La morosité collective tend à fabriquer des "serves volontaires", et le chacun pour soi n'arrange pas l'affaire. Pour ma part, je crois que rares sont ceux qui veulent lire une histoire aussi banale et triste que la leur. Les lecteurs ont besoin de s'évader de la grisaille de leur quotidien, pour la plupart. C'est peut-être ce qui explique l'engouement pour le superficiel, le léger, ce qu'ont compris des éditeurs et des medias qui sont tout sauf philanthropes, d'ailleurs... Alors que faire ? L'état de conscience ne suffit pas. Comment interpeller ? Comment faire bouger les choses ? Où sont les rebelles de ce siècle ?Michèle

Publié le 02 Juillet 2018

@lamish

J’ai la nette impression d’avoir en fait « raté » mon « Aragon et moi » en lisant vos commentaires. Je pourrais commencer par dire qu’au moins depuis la Première Guerre mondiale nous en sommes à la quatrième et que les deux premières ont finis par des dizaines de millions de morts et je n’en connais aucune, à regarder de près, qui a fini par trouver une issue plus ou moins heureuse... Je ne cherche pas à jouer un rôle d’un visionnaire démuni s’adressant à des sourds. Je n’étais pas suffisamment clair. Je pensais plutôt inviter ceux qui écrivent à nous raconter des histoires simples, devenues banales comme celle que le hasard m’a dévoilée. J’étais assis au bord du carrousel de l’esplanade Charles de Gaulle de Montpellier où j’ai emmené mes deux petits enfants Dylan et Lans à faire six tours de Manage. À côté de moi était assis un homme d’une quarantaine d’années dont la fille faisait également un tour sur un cheval en bois. Puis je vois mon voisin pleurer puis m’expliquer … « Tout allait bien jusqu’au jour où ma direction m’a imposé un important surcroît de travail, faisant la sourde oreille à mes protestations…on m’a fait comprendre que ne pas l’accepter pourrait compromettre mon avancement. Finalement, je me suis dit que je devais être capable d’abattre cette masse de travail supplémentaire. J’ai alors commencé à sauter systématiquement la pause déjeuner. À repasser le soir au bureau, après mes rendez-vous extérieurs, pour faire mes dossiers… à me disputer avec ma femme…jusqu’à me menacer de me quitter …en trois mois, j'ai perdu dix kilos, et un jour craque… J’étais devenu un autre. Irritable, emporté. Entre mes rendez-vous, j’avais des crises de larmes, ma femme avait raison, je devenais insupportable… au volant, et parfois même l’envie de rater un virage… Puis-je vous demander un service… Je vois que ma fille s’entend bien avec vos deux petits-enfants, pouvez-vous en rentrant l’accompagner à ma maison… rue Jean Moulin, juste au coin de la rue de la Loge…Vous avez pour vingt minutes ». Visiblement il vivait un burn-out. Une histoire devenue banale, à travers laquelle un romancier peut « imposer » au lecteur le jugement qu’il porte sur notre monde contemporain : le rêve de réussite, de succès qui peut être le nerf narratif avec l’envers de leur histoire, un cauchemar où seul l'échec est certain. Ainsi les personnages fictifs, souvent mesquins, toujours malheureux incarnent l'envers de leur fantasme individuel, collectif ou national. Si certains connaissent en effet une ascension sociale fulgurante, c'est au prix de compromissions irréversibles, et non au nom de leur seul mérite ; si d'autres se prennent à rêver d'un monde, meilleur, ils trahissent vite leur idéal d'un instant - ou font preuve d'une certaine insuffisance morale qui les éloigne de toute exemplarité. Et si par hasard des personnages semblent s’échapper de la spirale des compromissions, leur bonheur ne demeure néanmoins inaccessible, car tous sont victimes de leur temps. Quand je parle autour de moi, ou plutôt quand je me mets en écoute des gens que je rencontre j’ai l’impression que seule la déception est constante : quelque chose ne tourne pas dans notre république… J’aimerais donc lire des histoires « banales » sur nos contemporains aux prises avec ceux qui tentent de les fabriquer en « serves volontaires ». Quant à les écrire, je ne me sens ni la force ni le talent.

Publié le 02 Juillet 2018

@Nadav, oui, terrible rôle que celui des visionnaires qui se sentent démunis pour propager un cri qui s'adresse à une majorité sourde, égocentrée et amnésique. Assister avec une conscience exacerbée à la répétition des conflits, ne voir son propos retenu qu'après la bataille, et souvent à titre posthume, devoir attendre que, confortée par le nombre, cette majorité endormie retrouve le courage d’opinions qu’elle n’a jamais eues... Tout cela requiert une force du sentiment d'amour pour ses congénères surhumaine et une confiance inébranlable en un avenir meilleur. Quand à la dimension humaine de l'écriture littéraire, elle se voit réduite au quotidien pour contingence économique, tandis que les médias et le web servent une soupe à la saveur légère et addictive qui lobotomise irrémédiablement les esprits... Et ce n'est pas l'observation d'une petite communauté d'auteurs qui contredira mon propos, malheureusement... Mais me voilà bien pessimiste, aujourd'hui :) ! Retenons que, si l'amnésie humaine donne un impression désagréable d'éternel recommencement, tous les conflits finissent par trouver une issue plus ou moins heureuse et seront oubliés à leur tour... Et vogue la galère :) ! Bon week-end. Amicalement. Michèle

Publié le 01 Juillet 2018

@lamish

Je vous remercie de me suivre fraternelle et poétique. Je ne sais pas si mon « papier » sur Aragon est lu. Je l’ai destiné aux écrivains de MBS. J’ai essayé, à l’exemple des grands écrivains du XX siècle que la question n’était plus, d’être et de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être dans l’Histoire, de considérer dans le domaine littéraire la mesure de la réalité politique dans une dimension non partisane. Être à l’affut de ce que le mode nous dit, chercher comment par l’écriture dévoiler, cerner, donner à voir, comment la complexité de l’Histoire se noue à celle des personnages de leurs livres. Ce sont des questions que je ne cesse de me poser et je le pose dans un espoir un peu naïf d’une réaction, d’un débat… Je venais de relire la Semaine Sainte d'Aragon, les USA de Dos Passos et Karl & Rosa de Döblin et je voulais simplement partager ce que j’en tirais comme réflexions sur les dimensions de l’écriture littéraire.

Publié le 30 Juin 2018

L'avenir de l'homme est la femme
Elle est la couleur de son âme
Elle est sa rumeur et son bruit
Et sans elle il n'est qu'un blasphème
Il n'est qu'un noyau sans le fruit
Sa bouche souffle un vent sauvage
Sa vie appartient aux ravages
Et sa propre main le détruit

Je vous dis que l'homme est né pour
la femme et né pour l'amour
Tout du monde ancien va changer
D'abord la vie et puis la mort
Et toutes choses partagées
Le pain blanc les baisers qui saignent
On verra le couple et son règne
Neiger comme les orangers

/ ... / Comment ne pas être profondément attaché à ce rebelle engagé et capable de tant d'amour ? Et quelle femme ne rêverait pas d'inspirer un homme autant qu'Elsa T. ? Au vu des valeurs qui vous animent, votre choix ne me surprend pas, Nadav. D'ailleurs, votre "Les rebelles du XXème siècle" exhume les mêmes trésors d'humanité. Amicalement. Michèle

Publié le 25 Juin 2018