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Classiques et Moi
Le 11 Jan 2018

Les Classiques : André Gide et moi

Rencontre avec André Gide aujourd'hui, au 1 rue Vaneau dans le 7 ème arrondissement. Oui, il habite toujours là et il lie facilement connaissance. Plutôt bavard même.
André Gide, l'inquiéteurAndré Gide, l'inquiéteur

Je me baladais, au hasard, dans les rues de Paris, ce petit matin. Il me semble bien que je voulais aller à la tour Eiffel en arrivant par le champ de Mars et en détournant ma première route par les Invalides.

Mais quelque chose me disait qu’il y avait mieux à faire dans le coin. 
Alors, je tournaillai un peu à l’aveugle, arpentant les trottoirs des rues : rue du bac, boulevard Raspail, rue de Babylone… et soudain, comme par enchantement, je me retrouvai à l’angle de la rue Vaneau. Oh, je n’étais pas loin des Invalides, à une ou deux rues, mais cette rue Vaneau, c’était bien plus intéressant que tout ce que j’avais prévu. Le hasard fait si bien les choses ! Karl Marx, François Mauriac, Albert Camus y avaient vécu. Mais celui qui m’intéressait plus encore que ceux-là, c’était Gide. André Gide. Résidant du 1 bis rue Vaneau au dernier étage, entre 1926 et 1951 !

J’avançai avec grand plaisir dans cette rue car l’architecture y est telle que je l’aime dans Paris : des bâtisses de quatre ou cinq étages garnies de persiennes blanches à presque toutes les fenêtres, des devantures de magasins à l’ancienne, une rue calme et bourgeoise, sans être tape-à-l’œil.Je prenais mon temps, car à chaque façade je me disais que Gide avait dû y poser son regard avant de se décider à habiter ici. Puis de maison en maison, mes pas finirent par me mener au 1 bis. Je scrutais la hauteur de l’immeuble comme si j’avais espéré voir Gide surgir à la fenêtre, se pencher au balcon, et cette simple pensée me fit sourire. Finalement, avec un peu d’imagination…

Comme le touriste lambda, je me saisis de mon Smartphone et pris quelques clichés de la façade, me demandant si telle ou telle fenêtre était celle de sa chambre. Puis je restai là un instant à imaginer la vie dans les années 40, en pleine guerre, dans les années 30, années de grandes crises.
Gide avait écrit ici et ailleurs, durant ces années, parmi ses plus grands livres : Voyage au Congo, L’École des femmes, La Séquestrée de Poitiers, Retour de l’U.R.S.S., Thésée, son Journal, bien entendu. Et il y aurait eu tant à dire sur chacune de ses œuvres. Les plus retentissantes étaient, bien entendu, ses critiques à l’égard de l’U.R.S.S. stalinienne et des colonies françaises. Il fallut quelques décennies encore avant de connaître la fin de ces systèmes. Gide mourra en ayant allumé la mèche sans voir l’explosion.

La rue Vaneau, c’était comme s’éloigner encore un peu plus de Cuverville, de la Normandie maternelle, là où vivait toujours Madeleine, sa cousine et épouse avec laquelle il n’avait jamais consommé le mariage. Mais à Cuverville, c’est aussi là que Gide avait écrit son premier succès littéraire, La Porte étroite, dans lequel chacun veut y reconnaître un peu, voire beaucoup, de Gide lui-même.
La rue Vaneau, c’était là qu’au contraire, son autre famille vivait. Dans un appartement, Gide. Dans un autre appartement, mais sur le même palier, Maria Van Rysselberghe, et parfois Elisabeth, sa fille et Catherine sa petite fille. Une histoire pas banale, celle-là. Mais avant de vous la conter, laissez-moi vous dire que tout ce qui suit est authentique. Cela fait partie de ces choses qu’il vaut mieux ne pas expliquer ou tenter d’expliquer. C’est ainsi.

À l’instant même où je pensais à ces trois femmes, voici qu’un homme, chapeau sur la tête, redingote sur le dos, le regard austère caché par de petites lunettes rondes, sortit du 1 bis rue Vaneau.
D’abord je n’y crus pas. Mon esprit me jouait des tours, naturellement. Mais plus je regardais cet homme, plus je me disais qu’il ressemblait à celui qui avait habité ici, tout là-haut.
N’ayant pas peur du ridicule et faisant mien l’adage qu’il ne tuait pas, je m’élançai vers cet homme.

Monsieur Gide, vous êtes André Gide ?

– Monsieur Gide ?
– Comment ? me répondit-il.
– Vous êtes… André Gide ?
– Oui. Et vous, qui êtes-vous jeune homme ? (Il me flattait un peu, même si cette histoire remonte à près de cinq ou six années.)
– Mon nom ne vous dira rien…
– Ce qui vous empêche d’être poli et de décliner votre identité ?
– Non, bien sûr que non. Je m’appelle Philippe De Vos.
– Effectivement, il ne me dit rien. Seriez-vous un ami de ce maudit Claudel ?
– Non, pourquoi ?
– Je vois que vous portez ostensiblement une médaille de Marie. Vous êtes catholique, n’est-ce pas ?

Je jetai un œil sur ma médaille de baptême et l’air presque contrit j’avouai humblement mes origines.

– Ah ! Les catholiques ! Ils m’en ont fait voir dans ma vie vous savez, mon cher De Vos. Ils ont cherché toute mon existence à me convertir. Claudel surtout. Mais Jammes, Ghéon également. Ça tombait comme à Gravelotte autour de moi, les conversions.
– Je sais, je sais, dis-je.
– Mais j’ai résisté.
– Je sais cela aussi.

« Gide ou le faux-fuyant. Il est faux et il est fuyant ».

– Nous sommes une famille de protestants, nous les Gide. Et nous y tenons. Claudel a dit de moi : « Gide ou le faux-fuyant. Il est faux et il est fuyant ».
– Je crois qu’il voulait juste dire que vous avez raconté votre vie à travers vos personnages en masquant quelques fois la vérité.
– Pour ne blesser personne, mon ami ! Pour ne blesser personne ! Si j’avais tout dit, tout écrit, avec le simple « je », reproches m’en auraient été faits. À juste titre. « On ne peut pas à la fois être sincère et le paraître », fais-je dire à Michel, dans L’Immoraliste.
– Vous êtes un personnage à multiples facettes.
– C’est presque cela. J’ai plusieurs peaux. Et il m’a fallu une vie entière pour me défaire de toutes ces peaux et me laisser apparaître tel que j’étais réellement. Sans fard, sans artifice. Mais au fait, mon ami, que puis-je pour vous ?
– C’est que… hésitai-je. Je suis un peu pris au dépourvu. Vous trouver ici !
– Eh quoi ! Qu’y a-t-il de si surprenant ? Je vis ici depuis 1926.
– Oui, bien sûr ! Mais tout de même !
– Oui ?
– Vous êtes… En principe, vous êtes…
– Oui ? Je suis quoi ?
– Eh bien ! je ne pensais pas vous retrouver ici, voilà tout ! J’ai cru avoir la berlue, tout à l’heure.

– C’est pour une interview que vous souhaitiez me parler ? Vous travaillez pour quelle revue ?

– Quelle revue ? Ah ! Oh ! Une revue ? Oui… une revue ! Eh bien… Elle n’existe pas encore, c’est une idée qui me trotte dans la tête. Si j’avais quelques écrivains pour y signer des textes…
– Des textes ? Bah ! On écrit toujours trop !
– Oui, je sais. Vous l’avez déjà dit dans un entretien, je me souviens.
– Ah bon ?
– Oui. Il me semble bien que c’était dans une interview filmée, ici même d’ailleurs. Je puis me tromper, mais je crois bien.
– Si vous le dites. Vous savez, je suis tellement sollicité que je finis par me répéter.
– Ce n’est pas le cas dans vos livres. Ils sont tous originaux.
– Ah ! J’ai quand même bien eu quelques petites marottes, au fil du temps.
– Oui, je sais. Je connais votre œuvre, vos combats. La dénonciation du communisme soviétique, le rejet du colonialisme, des livres sur l’homosexualité…
– Oui, oui, j’ai effectivement parlé de tout cela dans mes livres. Mais vous ! Lesquels préférez-vous ?
– J’avoue bien humblement que moi, j’aime lire le reste avant tout.
– Le reste ?
– Oui ! Les Caves du Vatican, La Symphonie pastorale, Les Faux-monnayeurs, L’École des femmes, Isabelle…
– Ah ! Vous aimez les récits, les romans. Vous aimez qu’on vous raconte des histoires.
– Un peu, oui.
– Mais on y parle d’homosexualité dedans, de religion également et d’autres choses…

– C’est vrai, monsieur Gide. Les fictions servent à porter les idées.

– Mais j’avoue quand même que j’ai cloué le bec à plus d’un avec mon Retour d’U.R.S.S.
– Aragon a été furax contre vous.
– Il m’en a voulu, oui. Voulu qu’on puisse s’en prendre à un régime totalitaire, vous imaginez ! À quoi servent les écrivains, si ce n’est pour dénoncer les choses ?
– C’est que vous étiez un peu communiste, vous aussi.
– Compagnon de route, s’il vous plait !
– Et vous avez quand même dénoncé le communisme.
– Il fallait que les prolétaires sachent que le parti communiste les trompait et que lui-même se laissait aveugler par Moscou. Je n’ai fait que rétablir la vérité. Si je me trompe, je le dis.
– On peut mettre ça à votre crédit, cher maître. Chaque fois que vous vous êtes trompé d’idée ou de chemin, vous n’avez pas hésité à le dire.
– Je l’avoue. C’est mon péché mignon. Quel est l’homme qui pourrait rester arc-bouté sur ses convictions toute une vie ? On réfléchit, donc on se trompe. Je me suis trompé sur Proust, et alors ? Je l’ai dit. Je lui ai même écrit. Si quelqu’un devait se plaindre, c’est plutôt Gallimard qui a raté Proust par ma faute. Mais il a su le rattraper ensuite.
– Et sur votre vie privée ? Vous avez fait des erreurs ?
– Ma vie privée ne regarde que moi, jeune homme.
– Quand même ! Vous l’avez bien étalée dans vos livres ! Votre homosexualité, par exemple. On sait que cela vous a valu un mariage blanc avec Madeleine.
– Madeleine ! Ma pauvre épouse. Je lui ai fait mener une drôle de vie, vous savez. Si c’était à refaire…
– Oui ?
– Je ne sais pas. Peut-être que je ne me marierais pas et elle pourrait avoir des enfants d’un autre homme. En même temps, l’amour qui nous unissait était unique. Il est exagéré de dire que je l’ai rendue malheureuse. Nous avons fait tant de choses ensemble : des voyages, des soirées au théâtre, je lui faisais aussi la lecture !
– Certes, mais vous avez fait un enfant, ou plutôt une enfant à une autre femme, la fille de vos amis, les Van Rysselberghe.
– Ça s’est goupillé ainsi. Du reste, j’ai perdu l’estime de mon ami Théo dans l’affaire. Mais Madeleine n’a jamais su que j’avais eu cette enfant. Je me suis bien gardé de la reconnaître seulement après la mort de ma pauvre épouse.
– Théo a pris ombrage, oui, mais pas sa femme, Maria.
– Ah non ! Maria est une fidèle amie. D’ailleurs, elle habite ici, avec moi. Enfin, quand je dis avec moi… elle habite l’appartement d’à côté.
– Je sais. Les deux appartements communiquent par des petits studios et chaque matin Maria vient prendre le thé avec vous. Drôle de situation tout de même.
– C’est que nous avons la petite Catherine en commun.
– Catherine, votre fille et aussi la petite fille de Maria.
– C’est cela. Théo et Maria ont eu une fille, Elisabeth. Et comme Elisabeth voulait un enfant et que les hommes de sa vie ne lui ont pas fait — la petite a été marquée par des déceptions amoureuses et des deuils —, nous nous sommes arrangés tous les deux pour faire cette enfant. Certes nous avons plus de vingt années d’écart, mais que voulez-vous ? À cinquante-cinq ans, je ne me suis pas résolu à n’avoir aucun héritier. Voilà ! La petite Catherine est née d’un amour charnel tout ce qu’il y a de plus fugace. Et plus tard elle s’occupera de mon œuvre.
– Oui ! Elle s’en occupera bien.
– Vous croyez ?
– J’en suis sûr.
– Cette certitude que vous avez me rassure, mon cher Philippe.
– Ne vous inquiétez pas pour votre postérité. Vous serez comme tous les auteurs : un peu oublié, un peu dénigré, un peu passé de mode, mais finalement vous trouverez toujours des gens pour vous encenser, pour trouver votre œuvre admirable.

– Des gens pour me dénigrer ?
Certes ! Mais ils ne seront jamais aussi sévères que je le fus envers moi-même.

– C’est que certains cherchent toujours la petite bête.
– Comme quoi, par exemple ?

– Eh bien… certains n’ont pas hésité à dire que vous avez copié votre Lafcadio sur Octave Mirbeau.

– Mirbeau ? Pure sottise. Dans son Jardin des supplices, il a certes un personnage qui veut tuer à mains nues et de manière totalement gratuite un homme qu’il ne connaît pas, mais…
– Oui ? Vous dites « mais »…
– Mais mon Lafcadio passe à l’acte ! Vraiment ! Chez Mirbeau, la victime supposée meurt d’une congestion cérébrale tellement elle est effrayée par son assassin. Si bien que son personnage ne passe pas vraiment à l’acte. Aurait-il été jusqu’au bout, voyant sa victime le supplier ? Tandis que moi, mon Lafcadio va au bout de ses idées et pousse du train Amédée Fleurissoire.
– C’est une différence essentielle. Je l’avais notée déjà et à chaque fois que l’on vous accuse devant moi de plagiat, je ressers cet argument.
– Vous êtes bien généreux avec moi. Vous aviez d’autres choses à me dire ?+– C’est que… Je n’ose pas !
– Voyons ! Vous m’avez prouvé votre admiration, comment pourrais-je vous refuser quelque explication que ce soit ?
– C’est assez délicat.
– Je vois ! Toujours la même rengaine, n’est-ce pas ?
– Une bonne explication, une fois pour toutes !
– ​Si vous le voulez. Mais vous savez, mes pires ennemis, mes pires détracteurs ne voudront rien entendre. Alors oui ! Si c’est ce que vous voulez entendre en confession, je vais vous le dire : mon homosexualité m’a poussé à aimer de jeunes garçons.
– Très jeunes, m’a-t-on dit.
– Jamais en dessous de ce que la loi autorisait. Toujours dans la majorité sexuelle.
– 13 ans, tout de même, cette loi ! C’est bien jeune. Et même dans le train au retour de votre voyage de noces vous caressiez les bras d’écoliers !
– Ce n’est pas grand-chose !
– Sous les yeux de Madeleine.
– La pauvre ! Son éducation aussi puritaine que la mienne s’en est sentie meurtrie.
– Elle vous dit alors « Tu avais l’air d’un criminel ou d’un fou ». C’est qu’elle sentait l’anormalité de la situation…
– Certes je ne me suis pas toujours conduit très bien. Mais si l’on doit me juger, que ce soit avec les lois de mon époque, pas celles du futur, et qu’on lise Et nunc manet in te. J’y confesse beaucoup de choses.
– C’est vrai. Mais la morale dans tout cela ?

 

– Je suis l’auteur de L’Immoraliste, rappelez-vous.

– Un livre osé pour l’époque. Encore un peu de vous et Madeleine, là-dedans.
– Il ne fit pas tant scandale que cela. Ce ne fut pas le cas de Corydon. Celui-là est un peu plus mal passé. Un certain nombre de mes amis ou connaissances m’ont tourné le dos.
– Cela ne vous a pas empêché d’être couronné du prix Nobel de littérature.
– C’est que Corydon n’avait eu le droit qu’à un tirage très discret. Distribué entre de bonnes mains. Il est sûr que la bourgeoise aurait été choquée. Mais de toute façon « Quand j’ai publié Corydon, j’étais prêt à aller en prison. La pensée est aussi dangereuse que des actes. »[1]
– Corydon, je comprends ce qui vous a poussé à l’écrire, mais ce n’est pas non plus ce que je préfère de votre œuvre, je dois dire.
– Vous êtes sans doute à l’opposé de moi, de mes croyances, de mes mœurs.
– C’est exact. Tout nous sépare, mais pour autant j’admire votre œuvre. Mais j’ai bien le droit d’y faire un peu mon tri, n’est-ce pas ? Le droit du lecteur, en quelque sorte !
– C’est que mon œuvre se comprend dans son ensemble. Chacun de mes livres répond à un autre… alors, si vous n’aimez pas Corydon…
– Disons que c’est assez éloigné de mes préoccupations.
– Certes, mais un écrivain doit se livrer, tout dire. Ou bien alors il se tait. Il n’est pas écrivain. Il peut le faire par le biais de personnages, ou de manière la plus directe possible. C’est souvent affaire d’époque, et comme je l’ai dit tout à l’heure, parfois on utilise le roman pour ne pas blesser son entourage. Moi, j’ai fini par tout dire et je ne regrette rien. J’ai fait des erreurs, et alors ? La belle affaire ! Tout le monde fait des erreurs. Pourvu qu’on les reconnaisse, voilà ce qui nous grandit tous.
– C’est vrai.
– Mais dites-moi ! On parle, on parle et je ne vous ai pas proposé de monter chez moi prendre le thé. Je suis certain que Maria apprécierait votre visite. On voit si peu de monde depuis quelques années. À croire que nous sommes devenus transparents tous les deux.
– Si vous acceptez de continuer à me parler de votre vie…
– Encore ? Mais c’est une obsession !
– C’est que vous avez connu tant de monde : Verlaine, Mallarmé, Valéry, Péguy, Claudel, Barrès, Martin du Gard, Louÿs, Jammes, Dabit, Lacretelle, Wilde, Aragon, Montherlant, Mauriac, et tant d’autres…
– Oui, beaucoup d’autres. Et avec certains j’ai créé la NRF. Ce n’est pas une belle référence cela ? Quant à Verlaine, je l’ai connu à peine. Lorsque je l’ai vu, j’étais accompagné de mon ami Pierre Louÿs. Verlaine était à l’hôpital et nous étions décidés à le rencontrer pour le faire écrire dans une revue que nous avions en projet.
– Oui, cette rencontre est assez célèbre.
– Savez-vous ce qu’il nous a dit sur Rimbaud, à propos de Voyelles ? « Moi qui ai connu Rimbaud, je sais qu’il se foutait pas mal si A était rouge ou vert. Il le voyait comme ça, mais c’est tout. »[2] Vous vous rendez compte de cela ? Il me semble que c’est tout le contraire.
– Je crois également.
– Enfin ! Il devait être meurtri que Rimbaud ne l’aimait plus.
– Sans doute. Et les mardis de Mallarmé, alors ?
– Ah, les mardis de Mallarmé ! Au 89 rue de Rome ! J’y voyais Paul Claudel, Claude Debussy, Oscar Wilde, Alfred Jarry, Paul Valéry et beaucoup d’autres. Mallarmé faisait notre admiration à tous. L’un des hommes les plus brillants que j’aie rencontrés. Ses mardis dans son petit salon où nous tenions à une dizaine de personnes ont marqué nos vies. Mais il y aurait tant à dire sur Mallarmé. 
À cet instant un carillon retentit au loin.

– Hein ? Quoi ? Quelle heure sonne-t-il ?
– 10 heures, il me semble.
– 10 heures ? Ma pauvre Maria doit s’impatienter. Vous voulez monter, monsieur De Vos ?
– Je vous remercie, mais j’avais rendez-vous avec Napoléon ce matin et ensuite la dame de fer.
– Mais… mais… J’ai tant de choses à dire encore !
– Dans l’avenir vous aurez d’excellents biographes. Par exemple Franck Lestringant, qui écrira une somme : André Gide, l’inquiéteur.

 André Gide, l’inquiéteur ?

– L’inquiéteur ! Ça me va comme un gant. Mais vous savez, je suis un écrivain incapable d’imagination. Mes livres, c’est ma vie. Tant qu’à faire, je préférerais que chacun lise encore mes livres. J’y ai tout mis… finalement.
– C’est que le biographe sert à faire tomber les masques aussi. Il apprend aux lecteurs derrière quels personnages vous vous êtes cachés.
– C’est vrai. Il m’a fallu le faire… cette même rengaine : faire le moins de mal aux autres.
– Mais vous avez raison. Il faut vous lire d’abord et ensuite lire votre biographie, et pourquoi pas vous relire ensuite.
– C’est cela ! On n’en a pas fini avec moi.
– Et pour vos lecteurs, je propose qu’ils regardent l’entretien entre l’un de vos plus fervents admirateurs, Yann Moix, et Franck Lestringant. Qu’ils aillent sur YouTube, ils auront un dialogue entre les deux hommes absolument passionnants.
– You quoi ? vous dites ?
– Un truc des temps modernes. Je ne vous gâche pas la vie avec ça. Allez retrouver Maria et boire votre thé.
– Et vous, allez visiter Napoléon ! Il ne faut pas faire attendre les grands hommes. Filez mon bon ami. Et souvenez-vous : un écrivain doit tout dire ou se taire. Il lui est si simple de raconter sa vie telle qu’il aimerait qu’on l’imagine. Se cacher derrière des personnages, ça n’a qu’un temps. L’écrivain doit passer sa vie à se dépiauter et apparaître nu.

Sur cette dernière phrase, le vieil homme à la redingote, au chapeau et aux lunettes rondes entra au 1 bis rue Vaneau et l’instant d’après je crus avoir rêvé. Heureusement, à peine cinq minutes plus tard une fenêtre s’ouvrait tout là-haut et il me sembla bien reconnaître Maria aux côtés d’André.

Philippe De Vos

 

[1] André Gide au café de la Légion d’Honneur, entretien sur l’Affaire Aragon

[2] Propos qui nous sont rapportés par Pierre Louÿs

Pour les épisodes 3,4,6, (Gide/Moix), on les trouve aussi sur Dailymotion
http://www.dailymotion.com/video/xqgtpc
http://www.dailymotion.com/video/xqgw99
http://www.dailymotion.com/video/xqh7do

Publié le 19 Janvier 2018

@lamish
Bonjour Michèle. Eh oui, Gide ! Un peu délaissé de nos jours. Il faut dire que ses combats paraissent dater, car depuis qu’il a écrit il y a eu la chute du communisme, la fin des colonies et la libération sexuelle. Et puis c’était l’époque où les écrivains tenaient une correspondance épistolaire entre eux, comme avec Mauriac, Martin du Gard, etc. Ce petit côté suranné me plait bien, à moi. Le rencontrer de manière imaginaire permet de le faire revivre un instant. D’ailleurs, qui sait si nos âmes ne hantent pas toujours les lieux qu’elles ont connus jadis ? Philippe (et bonne lecture de Gide)
PS : J'insiste un peu lourdement (pour tous) sur l'entretien Moix/Lestringant en 5 parties, mais c'est très intéressant : http://laregledujeu.org/2012/04/30/9799/gide-revient-episode-1/

Publié le 19 Janvier 2018

Jolie tribune, Philippe, qui flirte entre rêve et réalité, comme dans votre roman "Page 24". Un doux état que vous partagez-là et l'expression d'une belle passion pour un auteur que je ne connais pas, ou presque. La rançon du cancre, que l'on finit toujours par payer ;). ..Mais j'ai commandé le roman que vous m'avez conseillé, afin de pallier à cette déficience. Amicalement. Michèle

Publié le 19 Janvier 2018

@chathymi
Bonjour et merci de votre commentaire. Eh oui ! Les fantômes, il n'y en a pas qu'à l'Opéra de Paris. Il suffit de bien regarder et d'accepter aussi, parfois, de remonter le temps. Tel le personnage de Woody Allen dans Minuit à Paris qui se retrouve à discuter avec Scott Fitzgerald, Picasso, Hemingway, etc.
Quant à Gide, eh bien chacun n'est pas obligé d'aimer sa littérature. Quelques fois, on aborde un auteur à 20 ans et on le délaisse à 40 et inversement, on le repousse à 20 et on le redécouvre à 40 ! Il n'est jamais trop tard.
Cordialement

Publié le 16 Janvier 2018

Paris est belle pour ça. Des fantômes, ma fois, y'en a plein. J'ai couru comme cela, un temps, aux adresses qu'avait eu Maupassant, y compris sa dernière demeure. C'est que les lieux y sont chargés de ce que nous cherchons de nos auteurs chéris. Vaneau, c'est mon quartier. Plus haut, rue du Cherche midi, j'y retrouve volontiers Huysmans, que j'aime à la folie et qui a sa rue un peu plus loin après Raspail. Si Gide ne m'a jamais trop emballé je suis heureuse pour vous que de l'avoir trouvé. Comme disait ma nourrice" Qui cherche trouve", cela marche toujours, avec un peu d'imagination. Merci Monsieur De Vos.

Publié le 15 Janvier 2018